Etrange été, que cette cuvée 2020 "post-confinement" - on ne peut pas dire "post-COVID" puisque l'épidémie court toujours, aimablement relayée par l'information continûment anxiogène émanant d'un pouvoir foutu, qui de toute évidence souhaite continuer de gouverner par la peur pour s'acheter à bas coût (à Bakou ;-) une paix sociale qui serait une sorte de paix malade.

De chez la Taulière, poste d'observation privilégié sur les ballets aériens des oiseaux, avec ses quatre écrans géants - appelons-les fenêtres, chacune d'une surface avoisinant les 6 m2, posées assez haut dans la pièce et dont les larges rebords nous arrivent au niveau du décolleté.

Ces baies de la taille de portes-fenêtres ouvrent directement, selon qu'on est debout : sur les toitures moches des établissements scolaires d'en face (surfaces gravillonnées plantées de manches à air, méga-tuyauteries rejetant on ne sait quel air vicié par mille jours d'apprentissages moisis et autres antennes ou dispositifs de surveillance) ou assise : sur la colline également d'en face mais plus loin, et sur une portion d'azur enviable, avec un panorama à 180° entre les montagnes de l'est et le Pilat du sud-ouest.

Et donc, les oiseaux tracent, inlassablement, dans un ciel qui reste mitigé pour notre plus grand bonheur de personne détestant cordialement l'été, qui le lui rend bien, avec son habituel cortège caniculaire d'étouffement sur odeurs de bitume. Mais, ce juillet-ci, rien de tel : l'air est relativement pur, la température demeure fraîche et les oiseaux, disions-nous, tracent.

N'attendez pas qu'ils soient nommés, car la Taulière est d'une ignorance crasse en la matière : ils ont des becs, des ailes, c'est tout ce qu'on peut en dire. Et aussi qu'ils circulent comme des dingos dans ce ciel clément. Donnant l'impression d'un affairement sans motif (un peu comme des humains dans une rue de grande ville aux heures de pointe), ils dessinent à longs traits des vols apparemment sans but, allers-retours fulgurants, virages sur l'aile dignes de la patrouille de France, pollution en moins car nul panache bleu-blanc-rouge ne sort des rectums aviaires.

Mais, contrairement à ce qu'affirmait Chaval, les oiseaux ne sont pas des cons et il est certain qu'ils effectuent là des opérations nécessaires à leur survie, à leur vie, ou agréables en termes de loisirs. Leur nombre, donc : signe indubitable, selon la Taulière, que le confinement printanier, associé à une diminution drastique de la pollution atmosphérique qui n'est pas tout à fait revenue à son niveau antérieur, leur permet de mieux respirer, avec leurs petits poumons fragiles. Et donc, de fréquenter les au-dessus de la ville avec bonheur (pour celle qui les regarde, aussi).

Il en va de même pour des papillons, vus également en assez grand nombre et pour la première fois (depuis 2014 que la Taulière y crèche) ici, au 6e étage. Tout comme nombre d'abeilles venues butiner les plantations de bord de fenêtre (cette année : verveine, basilics noir et vert, estragon, géraniums divers et fatigués, graminées poussées spontanément, tagètes et un genre de giroflées discrètes qui commencent leur journée en jaune d'or pour la finir le soir en coloris "vanille pâle", une variation de teinte jamais observée auparavant par la Taulière.

Cette présence ailée, tout comme la relative clémence des températures, nous pousserait volontiers à penser que, si le niveau de la pollution était en permanence celui de ce premier semestre 2020, nous pourrions renouer avec une atmosphère vivable.

Mais faudrait-il pour cela payer le prix fort de l'emprisonnement de nos visages, de la méfiance généralisée, des tonnes de déchets supplémentaires (masques jetés sur les trottoirs, gel hydroalcoolique coulant à flots) ?

Drôle de dilemme pour les urbain.e.s, qui suffirait à justifier, pour toute personne ou groupe humain suffisamment jeune, sensé et capable de vivre loin des villes, de se ruer sans plus tergiverser pour s'en aller, avec armes et bagages, rejetons et frères-animaux, construire une autre vie au vrai vert.

Et faire revivre les hameaux abandonnés, repeupler les villages où les écoles ont fermé, porter la médecine et autres soins, le bien-être, l'agro-écologie, la pizza vegan, le pain au levain, les blés anciens, l'Instruction en Famille et les talents d'herbaliste loin dans les hautes vallées ariégeoises, les magnifiques prairies creusoises, les reculées jurassiennes où Julien Arbez, pour notre plus grand bonheur, traque la faune et la flore locales, les grandes forêts ardennaises (la forêt en Ardennes recouvre 29 % du territoire, soit 153 000 ha avec 80 % de feuillus à dominante chêne et hêtre), ou, très près d'ici, les modestes vallons foréziens filmés de manière si poignante, avec leurs populations aujourd'hui en voie de disparition, par feu Christophe Agou qui les a capté.e.s dans une lumière sublime pendant 8 années, réalisant ainsi un des documentaires les plus sidérants qu'il nous ait été donné de voir (1).

L'été, l'hiver... Toute l'année, les mercenaires des armées privées opèrent, aussi occupés que des piafs dans un ciel pur mais avec des intentions moins naïves, sur les théâtres de conflits dont la presse nous rebat les oreilles sans empêcher, comme le dit l'un d'eux, que chacun.e de nous ait "le plus grand mal à situer N'Djamena sur une carte".

France Culture, en donnant la parole à ces mercenaires, nous offre là une série doc épatante et palpitante sur ce sujet mal connu, à écouter d'urgence et sans modération en 3 épisodes (pour le moment) : Le monde des espions, saison 2 : les nouveaux corsaires : "Jonathan Powell, le mercenaire de la paix" ; "Tim Spicer, pionnier de la guerre privée" ; "Habib Boukharouba, "Top Gun" privé pour pays sans escadrille". C'est ce dernier épisode que la Taulière a écouté aujourd'hui, elle n'en est toujours pas tout à fait revenue tant les révélations en pointillés du très prudent Boukharouba (un artiste de l'esquive et de la botte en touche face aux questions gênantes de l'interviewer) ouvrent de gouffres sous nos pas...

Climat doux, aimable radio, oiseaux nombreux et salade tomates basilic : le bonheur n'est pas si compliqué.

Addendum du jour :

Ce matin, ai pris un café-croissant en rentrant du marché, à la boulangerie-pâtisserie, justement, celle des guimauves... Le petit vendeur en short moulant, fidèle au poste : ce matin, short rouille et tee-shirt bleu dur, très seyant assortiment avec le tablier noir.

Il sert, juste devant moi, une très, très vieille belle d'une émouvante fragilité, appuyée sur sa canne ouvragée : teinture aile de corbeau, coupe à la Louise Brooks, veste-tunique Sonia Rykiel, futal blanc pli rasoir and a lot of bijoux.

La belle dame d'un âge certain vêtue avec recherche détaille le petit vendeur qui, ce matin, a réduit sa barbe hipsteric à un modeste bouc, avec autour un sans-faute en matière de rasage. Il a lié ses cheveux en couette avec un "chouchou", côtés rasés, et sur le dessus, la chevelure est d'un joli vert d'eau tirant sur le turquoise. Décidément, ce garçon a le sens de la couleur, je sens que je vais m'abonner au café du matin.

- Figurez-vous, susurre la vieille belle en prenant son paquet de pain, figurez-vous que vous avez un précédent célèbre : Baudelaire aussi, portait les cheveux verts... pour embêter le monde !

- Qui ça ? demande short moulant, l'air incertain derrière ses lunettes qui lui donnent pourtant l'air intello.

- Baudelaire ! (elle prononce Bodler, et c'est peut-être ce nom que le vendeur cherchera ce soir sur YouTube)

La vieille belle remet son masque, qu'elle avait ôté dans l'espoir que sa poétologique apostrophe parvienne au pavillon du vendeur qui entendait mal. Le masque, côté bouche, est tartiné de rouge à lèvres framboise.

Moment de dédier à la scène ce très beau poème dudit Bodler, superbement mis en musique par un groupe hélas disparu, "La Tordue" : A une mendiante rousse (à oublier d'urgence la version misérable de l'Auvergnat Murat, heureusement peu publiée).

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(1) Le goût de la Taulière pour les excellents documentaires avait été comblé, lors de sa sortie par ce film, ainsi que, dans un autre genre mais dans une vision tout aussi empathique, voire compassionnelle, par le fameux "Titicut Follies", de Frederick Wiseman, un géant de la forme documentaire pour le coup. Ruez-vous sur Titicut Follies mais attention : il faut s'accrocher aux accoudoirs de votre fauteuil préféré. Wiseman n'aime pas la guimauve. Ruez-vous sur tous les doc de Wiseman, c'est de la pure.